Le laboratoire privé algérien Beker emploie actuellement près de 400 personnes et compte déjà un panel de 110 médicaments commercialisés. Dans ses locaux, en périphérie d’Alger, « entre 20 et 30 nouveaux produits » sont développés chaque année, nous explique Rachid Kerrar, le directeur général. En décembre 2015 et en juin 2016, son laboratoire a pu obtenir une autorisation de mise sur le marché pour le Sofos et le Sofosled, deux génériques qui permettent de traiter l’hépatite C. Aujourd’hui, le laboratoire compte investir les marchés étrangers mais il se heurte aux brevets déposés par le laboratoire pharmaceutique américain Gilead. Entretien avec Rachid Kerrar.


Pourquoi votre traitement générique contre l’Hépatite C n’a-t-il pas bénéficié d’une autorisation de commercialisation en France ? 

Ce n’était pas une option d’enregistrer le produit en France car juridiquement, le produit est protégé par les brevets. Ce que l’on propose à la France et à d’autres pays européens c’est de contourner la réglementation sur les brevets pour faire parade aux pratiques abusives des laboratoires en agissant sur le terrain des droits à la personne. Ce qui existe dans les pays anglo-saxons, c’est le droit donné au citoyen de pouvoir se soigner en important, de façon contrôlée, un médicament pour son usage personnel. Surtout dans les cas où le traitement coûte trop cher et que l’État est obligé de rationner comme c’est le cas en France. On est souvent sollicité par des Français qui veulent avoir accès aux médicaments mais on ne veut pas être une pharmacie online. Donc, c’est pour cela que nous avons une approche plus directe et ouverte en proposant de légiférer pour permettre au citoyen d’avoir accès à ce médicament.

Est-ce que vous avez eu un retour des autorités sanitaires françaises ?

Pour l’instant, il est difficile de se faire entendre. Dans l’industrie pharmaceutique en France, et ailleurs, il y a tout un système qui fait qu’il n’y a pas de centres de décision qui prendraient notre proposition en charge pour en étudier l’intérêt et la faisabilité. Donc, il faudrait vraiment une décision politique forte. Cela ne fait pas partie des prérogatives de la Sécurité sociale ou de l’Agence nationale de sécurité du médicament. J’ai rencontré quelques administrations en France, l’idée semble les intéresser mais chaque service pris séparément n’a pas la prérogative de prendre ce genre de décisions.

Quel est le prix de votre traitement contre l’hépatite C ? 

Le traitement dure 12 semaines, soit trois mois. Il y a deux produits, le Sofos et le Sofosled. Le prix est de 1200 € pour le premier et 1600 € pour le deuxième. Pour les Algériens, il est pris en charge par la Pharmacie centrale des hôpitaux. Le premier traitement est à 300.000 dinars et le deuxième à 450.000 dinars.

Pourquoi êtes-vous moins cher ? 

Premièrement, c’est un générique. Ensuite, l’anomalie ce n’est pas notre prix mais le prix excessif auquel le laboratoire a mis son produit dans les pays riches. La preuve, c’est que lorsqu’il a donné ses licences pour le générique, il l’a fait à environ 1000 dollars le traitement. C’est une opération marketing qui n’a rien à voir avec le coût de la recherche et développement ou le prix de revient du médicament.

Pourquoi certains pays, comme l’Inde, ont-ils le droit de « génériquer » les médicaments du laboratoire Gilead ? 

Des associations humanitaires, la société civile et des ONG comme Médecins Sans Frontières ont dénoncé ces pratiques de prix abusifs. L’hépatite C, c’est 150 millions de patients dans le monde et 500.000 morts par an. La plupart des patients vivent dans des pays pauvres et cette politique de prix à 94.000 dollars le traitement exclut 90% des patients.

Sous cette pression-là, le laboratoire a mis en place ce qu’il appelle l’Access Program en donnant des licences aux « génériquers » les plus importants d’Inde et en leur donnant une liste très stricte de pays auxquels les génériques vont être vendus. En Algérie, on traite environ 2000 patients par an et nous avons une prévalence d’environ 400.000 patients. Notre pays ne figurait pas dans les premières listes de l’Access Program. Donc, nous n’avions pas le droit aux génériques. Notre laboratoire a développé et sorti le produit qu’on a enregistré. Et c’est à ce moment-là que le laboratoire américain s’est ravisé et a inclus récemment l’Algérie dans l’Access program. On reste persuadé que si nous n’avions pas fait ce que l’on a fait, le traitement serait toujours plus cher.

Depuis mai 2016, il est possible d’acheter le traitement sur votre site internet…

Oui. La mission qu’on s’est donnée est de démocratiser le traitement à travers le monde en diminuant le prix au maximum. Pour le faire, on a deux types de patients : ceux des pays pauvres en Afrique et en Asie, où on peut faire la différence. Puis les patients des pays riches qui sont mal assurés ou qui doivent attendre longtemps car le traitement est rationné comme en France. Pour faire cela, on a mis en place une plateforme en ligne qui permet aux patients d’acheter le produit sur prescription médicale vérifiée par un pharmacien, qui, s’il le faut, contacte les patients. La vente est limitée à trois boîtes par patients, donc trois mois de traitement.

D’où proviennent les patients qui achètent en ligne ? 

Pour l’instant, nous en sommes aux balbutiements donc on communique beaucoup. Les pays dont les patients peuvent importer de manière légale, pour leur usage personnel, sont ceux de Nouvelle-Zélande, Australie, Angleterre, Taiwan et un peu des États-Unis. Mais en Europe et en France, les patients n’ont pas le droit de le faire.

Quels sont les marchés visés ? 

Les pays européens dont l’Italie, la Grèce et l’Espagne qui sont des pays qui ont un problème de rééquilibrage de leurs comptes de sécurité sociale. Il y a aussi l’Europe de l’Est et la Russie, où il y a 5 millions de patients, dont 1 million nécessitent un traitement immédiat. Le produit est protégé en Russie donc, nous sommes une bonne alternative pour ces pays-là.

Que répondez-vous au directeur de l’association française SOS Hépatite C qui explique qu’il n’y a « aucune garantie sur le produit » ? 

Cette déclaration m’a un peu étonné parce qu’il était présent au déjeuner de presse que nous avons fait (à Paris, NDLR). Je me suis entretenu avec lui et à aucun moment il n’a soulevé de question sur la garantie d’efficacité du traitement. D’ailleurs, j’étais accompagné par le professeur Debzi, qui est une sommité ici en Algérie. On avait présenté les résultats d’efficacité, parce que nous avons fait des études observationnelles sur les patients à travers le territoire national, et les résultats ont montré que nous sommes similaires en terme d’efficacité aux études américaines et allemandes sur les princeps. À aucun moment nous n’avons eu de questions de la part de ce monsieur. Ce que je constate, c’est qu’il y a des associations comme MSF et Médecins du monde qui font un travail méticuleux sur les brevets pour essayer de contrer les politiques de prix abusifs des laboratoires et puis, il y a des associations qui ont le même combat que le laboratoire américain. Elles mettent beaucoup de pression sur la sécurité sociale et se battent pour l’accès universel mais c’est exactement ce qui intéresse le laboratoire américain. Si on donnait réellement la parole au patient, je ne suis pas sûr qu’il ne décide pas de se soigner tout de suite.

Est-ce que vous effectuez un suivi régulier des patients qui bénéficient de votre traitement ? Quels sont les retours ?

On a de très bons retours. En Algérie, le traitement est donné dans le cadre du circuit hospitalier. Il n’est pas vendu en pharmacie. Donc, c’est toujours sous le contrôle des centres référents qui gèrent les patients atteint d’hépatite C. Dès la semaine 4, on est déjà à des charges virales proches de zéro. On demande aux patients de continuer le traitement car on ne veut pas que le virus reparte. Mais on a de très bons résultats. L’étude observationnelle effectuée dans les centres a vraiment démontré que les taux d’efficacité sont identiques à ceux du princeps.