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Premier fournisseur national de produits agricoles, la région de Biskra est devenue, en une décennie, le jardin potager du pays.

Cette vocation est en train de se renforcer avec l’arrivée d’investisseurs privés dans le domaine, mais la désorganisation du secteur et l’inexistence sur place d’une véritable industrie de conditionnement et de transformation gâchent le tableau.

Un alignement de serres à perte de vue. Seules les quelques palmeraies qui émergent ici et là, comme des îlots de verdure au milieu de cette mer de plastique qui brille au soleil, rappellent que nous ne sommes pas au sud de l’Andalousie ni même au Maroc, mais bel et bien en Algérie. Plus précisément à Biskra, dont les immenses plaines steppiques sont devenues le garde-manger d’un pays qui réapprend tout doucement à produire ce que ses propres citoyens consomment.

Il faut se rendre à l’évidence que celle que l’on surnommait la reine des Zibans, la perle du désert ou encore la porte du Sahara est devenue en une décennie le jardin potager qui fournit la plupart des légumes qui garnissent l’assiette de l’Algérien. «Biskra est devenue le premier producteur national de produits agricoles.

Elle contribue pour 6,74% sur le plan national», souligne fièrement Messaoud Guemari, président de la Chambre de l’agriculture de la wilaya, en guise d’entrée en matière.
Cette réputation de pôle national de production repose sur trois produits-clés : la datte Deglet Nour de Tolga, le mouton de Ouled Djellal et les produits maraîchers.

Si les deux premiers produits sont connus depuis toujours, nous allons nous intéresser au troisième. «Petits pois, carottes, fèves, courgettes, tomates, concombre, aubergines, ail, oignons, laitue… 38 wilayas s’approvisionnent à Biskra en produits maraîchers divers», dit-il encore.
Une nouvelle vocation

Pourtant, au début de cette nouvelle aventure agricole, personne n’était prêt à miser le moindre dinar pour produire des tomates ou des courgettes dans une région dont la vocation agropastorale était essentiellement axée sur la datte et le mouton. Le tourisme saharien, qui avait fait les beaux jours de Biskra n’étant plus qu’un lointain souvenir sur une carte postale jaunie depuis que la ville a perdu son âme et que l’Algérie a remisé au placard sa vocation touristique, il fallait impérativement s’inventer d’autres avenirs ou, à défaut, se remplir le ventre.

Comment donc Biskra, qui n’était pas spécialement connue pour ses produits maraîchers, est devenue le potager national que l’on connaît aujourd’hui ? C’est en 1982 que les services de l’agriculture de la wilaya distribuent gracieusement 22 serres en plastique à des fellahs qui ne connaissent rien à cette nouvelle technique et qui acceptent avec circonspection de l’expérimenter.

On installe les serres, on adapte les techniques d’irrigation et on plante quelques variétés de légumes à titre expérimental. Les récoltes dépassent les espérances des responsables comme des fellahs. Le reste est facile à deviner : le bouche à oreille crée un effet boule de neige dans le désert… Une nouvelle vocation est née. Les 22 serres de 1982 se sont multipliées et sont, aujourd’hui, au nombre de 130 000 couvrant plus de 5000 hectares.

Ce n’est pas tout. Il fallait un autre coup de pouce des autorités compétentes. Une année après l’introduction des premières serres à Biskra, une loi gouvernementale tombe à point nommé pour booster le secteur et donner encore plus de force à l’élan de fellahs, ravis de cueillir à tour de bras piments, courgettes et tomates. «La loi n°18/83 relative à l’accession à la propriété foncière agricole a encouragé les gens à venir investir ici. Elle a dynamisé le secteur de l’agriculture dans le Sud», se souvient Messaoud Guemari.

Il faut dire que l’ancienne Vescera romaine a bien des atouts dans sa manche. En premier lieu, sa position géographique qui fait d’elle un carrefour entre le Nord et le Sud. Puis des ressources naturelles exceptionnelles comme l’eau souterraine abondante et les terres, mélange d’argile et de sable, de très bonne qualité. En dernier lieu, vient le climat de la région et ce magnifique soleil qui donne toute leur saveur aux fruits et aux légumes. «Biskra est une zone extra-primeurs qui possède un climat propice aux produits maraîchers. Sa proximité avec les grandes villes du Nord qui consomment ses produits en font un gros avantage», dit encore le président de la Chambre régionale d’agriculture.

Un pays de cocagne

Après l’élevage ovin et camelin et la phœniciculture, Biskra s’est donc tournée vers le maraîchage et l’arboriculture. On vient de toute l’Algérie pour investir dans ce nouvel eldorado. Chacun ramène son expérience, son savoir-faire et son enthousiasme. Beaucoup de paysans spécialisés dans le travail des serres sont venus, par exemple, de Tipasa où le béton a laissé peu de place à l’extension des exploitations.

D’autres sont venus de Kabylie ou de l’Oranie, attirés par la réputation de la région et la disponibilité de terrains à des prix défiant toute concurrence. On expérimente et on se lance en pionnier dans de nouvelles filières.  Dans cette région où le palmier est roi, aujourd’hui, plus de 4000 hectares d’oliviers ont été plantés. Arrivés du Nord dans les bagages des nouveaux exploitants, le figuier, le grenadier et la vigne se remportent également de beaux succès.

Finalement, Biskra se révèle un pays de cocagne où tout pousse pour peu qu’on consente à irriguer la terre de sa sueur. «La loi sur le foncier agricole et le Plan national de développement agricole (PNDA) ont changé la face de l’agriculture. Celui qui voulait travailler était le bienvenu. Il y avait une caisse pleine et il suffisait de ramener la facture et on payait.

Certains jours, à la commission des agréments, on passait jusqu’à 1000 dossiers par jour. Le gros avantage est que les fellahs travaillaient leurs propres terres», dit Messaoud Guemari. Cela permettait enfin de réparer quelque peu les incommensurables ravages d’une «révolution agraire socialiste» chère à un certain Boumediène qui avait réussi la prouesse de décimer la paysannerie algérienne avant de faire de ses derniers représentants des fonctionnaires de l’Etat. La terre revenait enfin entre les mains des fellahs. Ceux qui avaient encore l’amour du pays et du métier.

Après les petits fellahs, ce sont aujourd’hui les gros investisseurs qui sont attirés par les divers créneaux qu’offre l’agriculture. «Nous avons arrêté de distribuer des terres à tort et à travers. Des investisseurs porteurs de grands projets, avec des programmes intégrés demandant des terrains de 400 à 500 hectares, arrivent pour se lancer dans l’agriculture intensive», explique Messaoud Guemari.

Virage à droite. Les nouvelles orientations de l’Etat sont d’encourager le paysan qui a des moyens et non plus des jeunes qui débarquent avec un crédit bancaire. «C’est aussi pour éviter la spéculation sur les terres agricoles», ajoute-t-il. Aujourd’hui, selon la qualité de la terre, la région, la disponibilité de l’eau et de l’électricité, l’hectare de terrain se négocie entre 100 000 DA et un million de dinars.

Manque criant de main-d’œuvre

En attendant, la Chambre d’agriculture de Biskra compte 4800 fellahs encartés. Et elle est en train de passer, ne vous en déplaise, aux cartes magnétiques. Il suffit désormais d’un clic de souris pour voir en détail toute la fiche signalétique du fellah, qu’il soit exploitant, éleveur ou mixte.

Le secteur recense également 14 associations liées à diverses filières de l’agriculture et une coopérative agricole qui joue un rôle primordial aussi bien pour les intrants que pour le développement des filières.

Cependant, beaucoup d’obstacles se dressent encore sur la voie des milliers d’agriculteurs qui rêvent de faire de Biskra la Californie algérienne qui nourrit le pays et exporte ses produits. L’électricité n’est pas toujours disponible, les pistes agricoles insuffisantes, l’eau commence à manquer et il faut passer aux grands forages, alors que le foncier agricole fait encore l’objet d’une spéculation qui génère corruption et enrichissement illicite.

Le problème le plus crucial, pourtant, semble celui de la disponibilité de la main-d’œuvre. Tous les exploitants que nous avons rencontrés se plaignent du manque de main-d’œuvre. Ils sont obligés de se rabattre, quand ils le peuvent, sur les travailleurs étrangers, les Subsahariens qui remontent du désert et les Marocains grands spécialistes des serres.

En distribuant à tour de bras des centaines de millions aux jeunes chômeurs, le dispositif Ansej a asséché la main-d’œuvre et les petites mains indispensables au travail de la terre. Pis encore, c’est le travail comme valeur absolue que l’on a assassiné. Diplômés ou non, les jeunes ont d’autres rêves et d’autres ambitions.

Pourquoi trimer toute la journée sous une serre à récolter des courgettes pour une poignée de dinars quand on peut faire un dossier et devenir du jour au lendemain millionnaire ?

Benzine Mohamed Bachir, subdivisionnaire de l’agriculture à Sidi Okba ,connaît parfaitement bien son monde. Pour lui, l’agriculture saharienne se subdivise en trois axes stratégiques. Il y a en premier lieu l’agriculture de subsistance, puis l’agriculture familiale avec des exploitations de 5 à 10 hectares et, en dernier ressort, on l’agriculture d’entreprise qui inclut les importants investissements dans les grands espaces viabilisés. «Ces trois axes doivent marcher ensemble.

L’Etat doit sortir de ces secteurs et jouer pleinement son rôle d’accompagnateur aussi bien du petit fellah que du grand investisseur»,
dit-il.

La leçon des paysans

En attendant, le secteur est désorganisé. La production existe en qualité et en quantité, mais il n’y a toujours pas d’industrie de transformation ni de conditionnement. Chaque grande région de production — telles Sidi Okba, Mzirâa, Aïn Naga, Leghrous, Ras El Miâd, Doussen — a son propre marché de gros où fellahs et mandataires viennent écouler leurs marchandises, mais le secteur est phagocyté par de nombreux intermédiaires qui ne font que se sucrer sur le dos des agriculteurs.

«Les commerçants son très en retard par rapport à la mise en valeur des produits», reconnaît Messaoud Guemari. Pas seulement les commerçants en bout de chaîne, mais toute la filière. On utilise encore le gros cageot de plastique pour pratiquement tous les produits, y compris les plus fragiles comme les tomates, et de grossiers sacs de jute pour les poivrons, les haricots verts et les fèves. Les barquettes en plastique ou en papier recyclé sont inconnues.

Sur la route de Ouled Djellal, rencontre avec un fellah, éleveur de son état. «Nous avons de la terre, du soleil et d’immenses réserves d’eau souterraines. Avec un peu plus de travail et d’organisation, on pourrait en faire une source inépuisable de devises», dit-il avec ce solide bon sens paysan.

A l’heure où le rêve algérien de développement et de prospérité s’englue dans les dernières mares de pétrole comme un oiseau pris dans une marée noire, il est peut-être grand temps de remettre les pieds sur terre. Cette terre nourricière que les Algériens, trop heureux de compter sur leur sous-sol, ont méprisée et répudiée comme une femme infertile.

Il est encore temps pour renouer avec la sagesse et la richesse de nos terroirs et d’écouter ces paysans aux mains calleuses qui font le pain quotidien des enfants et l’avenir de la nation. Ils donnent à ceux qui veulent bien leur prêter une oreille de précieuses leçons de vie qu’en mauvais élèves, fâchés avec la bonne gouvernance, nos dirigeants ont désappris.

La terre et le travail sont des valeurs avec lesquelles il ne faut jamais tricher, au risque de compromettre l’avenir du pays. C’est la grande leçon que nous donnent les paysans de Biskr